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Thierno Diallo
Institutions politiques du Fouta-Djallon au XIXè siècle

Collection Initiations et Etudes africaines
Dakar, IFAN, 1972. 276 pages


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3. Industrie artisanale, commerce et voies de communication.

a. L'industrie artisanale.

Quand on prononce le mot industrie 1 on a tendance à voir immédiatement l'emplacement des usines, des hauts-fourneaux ou de hautes cheminées avec une multitude d'ouvriers en pleine activité. Ceci est une image de l'Europe, et surtout de l'Europe industrialisée. En Afrique l'industrie est discrète, voire silencieuse. Les ouvriers ne travaillent pas groupés, ce sont des artisans individuels sans individualisme. Le travail se fait au niveau de la famille. L'industrie est donc une industrie artisanale et familiale. On appelle les gens de métier : ñeeño, plur. ñeeñuɓe ; ils sont soumis au système des "castes". Mais ce "système" est différent de celui de l'Inde ancienne. Un homme casté en Afrique est celui qui appartient à une certaine catogorie sociale donnée, exerçant un métier donné. Et ce n'est pas l'exercice de telle ou telle profession qui fait qu'un individu appartient automatiquement à telle ou telle caste. En pays peul et au Fuuta Dyalon, en particulier, les métiers castés sont surtout les suivants :

Ils jouaient un grand rôle dans l'ancien Fuuta, chacun dans sa spécialité.

Leur activité était multiple: historiens, aèdes, diplomates, ils chantaient les louanges des grands et des princes. L'austérité et la sévérité du caractère peul, a imposé aux griots, un certain sérieux dans leur métier ; au lieu de bouffonneries ou de plaisanteries habituelles, ils se mirent au service de la religion par leur voix, leur instrument. Par des chants religieux, ils accompagnaient les souverains à la guerre sainte (jihnadi). Chantres du patriotisme peul, ils exaltaient le courage des combattants et savaient à l'occasion mourir en héros à côté de leur prince 3.
Il existait à côté de ces métiers essentiellement castés, d'autres activités :

Ces métiers n'étaient pas frappés du même interdit que les précédents, aussi voyait-on souvent des femmes non soumises au système des castes, les pratiquer.
En vérité, il parait exagéré d'utiliser le mot de "caste" pour tous ces métiers. Il ne s'agit, en réalité, que d'une simple division du travail avec une spécialisation plus ou moins poussée. Certes il était interdit à un homme libre d'exercer un de ces métiers ; interdiction inutile, puisqu'il ne pouvait le faire sans initiation. En efiet, il fallait être initié pour exercer tel ou tel métier 4, or pour être initié, il fallait être membre de la famille du clan, la tribu, autrement dit de l'ethnie. On naissait forgeron, tisserand, cordonnier, on ne le devenait pas par vocation : n'était pas forgeron ou cordonnier qui le voulait. Il ne suffisait pas de se découvrir des talents de sculpteur ou de chanteur pour devenir immédiatement labbo, gawlo ou jeliijo. On exerçait son rnétier par tradition, par héritage.
Telle était la situation dans l'industrie artisanale. Celle-ci avait des possibilités illimitées 5, mais le développement technique de l'ensemble de la société peule, société nomade, n'était pas très avancée et le commerce lui-même était au stade le plus élémentaire, celui du troc.


Notes
1. Cf. O. Durand, Les industries locales au Fuuta, BCEHS A.O.F. Paris, Larose, 1933, tome XV, année 1932, p. 42 et suiv.
2. Quand on s'adressait aux uns et autres, on disait: Jeliba un tel et Farba, un tel... suivi du nom de l'intéressé. Les noms patronymiques des griots Jeliiɓe les plus fréquents :

Ceux de griots Awluɓe étaient au nombre de sept connus au Fuuta :

Les deux premiers (Nian et Sow) originaires du Bundu, et les autres du Fuuta Tooro. Les griots, Awluɓe, étaient venus très tôt au Fuuta, dans la province de Labé. C'est Karamoko Alfa mo Labé alias Alfa Mamadu Sellu, un des neuf fondateurs de l'Etat peul, qui les aurait fait venir. Et de là ils se sont répandus à travers les autres provinces. Un chef de diwal ou un Almaami qui avait besoin d'un Gawlo, envoyait une dot, yhamal, au chef de la province de Labé, pour demander la main de ce griot, comme pour un mariage. Le Karamoko de Labé remettait aux porteurs de la dot, un griot, si celui-ci était en âge de se marier, il lui donnait une femme "griote" mais s'il était trop jeune, il devait revenir pour prendre femme toujours à Labé. Telle était la coutume et c'est de cette manière que les Awluɓe se sont répandues à travers tout le Fuuta.
Informateur : Farba Paaté Nian, fils de Farba Hasana Alla yiiɗi Saajo, de Kaade (né en 1920), lettré en arabe et peul, locuteur de Mande, de Susu et de Wolof.
3. Cf Guébhard, 1910, p. 97 et suivantes.
4. Qu'ils fussent d'origine servile ou non, les gens de métier ntétaient pas des hommes comme les autres. Ils connaissaient des secrets que le commun des croyants (Peuls) ne connaissait pas : voilà une des origines de leur mise à l'index. Ils étaient censés communier avec des esprits mystérieux, anté-islamiques ; enfin ils exerçaient un métier manuel considéré par le Peul-pasteur comme dégradant, voilà d'autres raisons qui expliquent le mépris et la méfiance dont on les affublait.
5. Malgré tout le service qu'ils rendaient à la société peule, les gens de métier vivaient en marge de cette société. Ils n'y étaient pas intégrés. Cf. Organisation sociale

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